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Cernons nos incertitudes (LEM 1068)


                           Cernons nos incertitudes 
                          


                                                  François-Marie Michaut
    
     N’importe quel médecin, sauf pathologie mentale majeure, vit sa vie de soignant avec la peur constante de passer à côté d’une maladie grave faute de l’avoir diagnostiquée à temps. En médecine, rien - ni le pire, ni le meilleur - n’est jamais certain. De quoi choquer les adeptes du risque zéro et les zélateurs myopes du principe de précaution. Il est possible que cette réalité demeure peu connue de la foule des patients consommateurs. Et que le poids hors norme de cette inévitable incertitude de ce que Dame Réalité nous réserve ne soit jamais pris en compte par ceux dont la fonction, la jalousie, l’intérêt ou le plaisir est de bouffer du médecin comme jadis on bouffait du curé.
    Pas facile à porter, cette incertitude. Donner l’apparence que l’on est sûr de soi est le stratagème habituel des jeunes médecins, espérant ainsi ne pas porter atteinte à la confiance de leurs patients. Illusion, bien entendu. Toute tromperie devient un jour ou l’autre une évidence, dont la seule victime est... le trompeur. Il faut des années et des années de pratique et d’expérience pour pouvoir dire sans blesser l’autre qu’on ne sait pas.

     Il faut aller plus loin encore dans le domaine si bien dissimulé de nos incertitudes. C’est chacune de nos croyances, c’est tout ce qui a le statut de vérité bien établie, d’opinions communément admises à une époque et dans un lieu déterminés qui doivent passer à la moulinette de l’esprit critique. Aucun domaine de la pensée humaine ne doit y échapper. Pas plus celui des sciences, des plus établies aux plus douteuses que celui de chacune de nos religions.
Les intégrismes, peu importe le dogme qu’ils défendent, cherchent tous à nous imposer, y compris par la violence la plus extrême, leur propre certitude. Leur monde intérieur ne peut être que de pure certitude. Les tentatives de «déradicalisation» dont on nous parle sont elles en capacité de faire comprendre que toute certitude est un mirage (1) et pas un miracle ?
Une certaine façon de parler de la médecine n’est finalement pas très éloignée de la dénégation de toute incertitude. Les slogans qui se veulent préventifs, comme les cinq fruits et légumes à manger chaque jour, les boissons fermentées à consommer avec modération ou l’eau à ingurgiter à longueur de journée, tout cela nous maintient dans un univers illusoire d’une certitude rassurante. Pour un oeil médical, toute forme de vie est un permanent cheminement dans un environnement mouvant où ne peut exister aucune certitude. Sinon celle de l’apoptose finale de toutes les cellules, autre façon de parler de cette mort dont le nom même nous fait trembler. Une seule certitude, et, soyons francs, elle nous pourrit la vie.
   Se réfugier derrière des certitudes en ne mettant pas en doute leur véracité, c’est bien ce  que notre espèce a mis tant de temps et tant d’énergie à mettre en place. Et à tenter de maintenir au prix de souffrances inouïes sans jamais y parvenir. Malgré les résistances redoutables de tous les fondamentalismes désormais condamnés à disparaitre, un tout autre horizon est devenu pensable et possible en 2018.

Note :
(1) Siri Hustvedt, Les mirages de la certitude, Actes Sud, 2018.






Os Court : 
  « La seule certitude, c’est que rien n’est certain. »
 Pline l’Ancien (23-79)


  Lettre d'Expression médicale

LEM n° 1068

http://www.exmed.org/archives18/circu1068.html
        20 mai 2018

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