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18 mars 2018

La logique de l’oignon

 (LEM 1059)

 Lettre d'Expression médicale


LEM n° 1059
  sur le site Exmed

       19 mars 2018

 

                La logique de l’oignon

                           

                                François-Marie Michaut

     
    La pratique médicale nous confronte sans ménagement à nos inconnaissances. Savoir que l’on ne sait pas, Jean Gabin le chanta, n’a rien d’évident quand on a peiné longtemps à apprendre plus que les autres. Cette connaissance de tout après laquelle courent toutes nos cultures, sans plus pouvoir la saisir qu’une savonnette mouillée entre les mains humides, qu’est-ce que c’est ? Une production de notre imagination ou une réalité accessible à nos cerveaux d’hommes, qu’un invisible plafond de verre nous empêche encore de comprendre ?

    L’une des métaphores les plus parlantes est celle de l’oignon. Elle est invoquée par Marc-Alain Ouaknin (1) comme me l’a indiqué Dominique Blumenstihl-Roth (2). La nébuleuse connaissance serait constituée comme un oignon de multiples couches concentriques. Depuis des milliers d’années, nos esprits les plus perspicaces s’échinent à explorer pour les comprendre les strates les plus accessibles. Ce modèle végétal décrit assez bien ce qui se passe du côté des sciences comme du côté de la philosophie (3). Descartes ( reconnu par la postérité sous ces deux étiquettes ) parait bien en avoir fait le coeur de sa démarche. Épluchons, épluchons avec persévérance les points non élucidés les uns après les autres. La méthode a remarquablement fonctionné depuis notre XVII ème siècle, en occident puis sur toute la planète. 

   De cette indiscutable réussite est née une bien étrange croyance. Celle qu’en poursuivant jusqu’au bout cet épluchage, nous parviendrons à la connaissance ultime de tout le réel. Par quel tour de magie peut s’opérer ce qui est de l’ordre du saut de la physique à la métaphysique ? Silence embarrassé de notre modernité. Car, foi de jardinier, il n’y a rien d’accessible à nos sens qui expliquerait tout au centre de l’oignon. Les citadelles scientifiques ont pressenti cette affaire depuis des années et tenté d’y trouver des remèdes. Ils ont pour nom interdisciplinarité, pluridisciplinarité et transdisciplinarité. Hélas, sans résultat probant. Du mixage des savoirs aucun super-savoir n’a pu naître. Absolument comme de l’essorage incessant du désordre de la gigantesque base de données planétaire réalisée par la technologie numérique ne se révèle de lui-même un ordre que nous ne connaissons  pas encore.

    Occupons-nous de nos oignons pour rester les pieds sur terre. L’oignon fait pleurer qui l’épluche pour le manger. Mais, habilement mis en soupe, il sait faire digérer (presque) tous nos excès de table. Bon appétit, les convives !

Notes :
(1) Marc-Alain Ouaknin est philosophe, auteur, rabin

(2) Dominique Blumenstihl - Roth est auteur, éditeur, producteur

(3) Pendant très longtemps ce que nous nommons les sciences a été baptisé comme étant la philosophie naturelle, l’une des branches de la philosophie.


Os Court : 
 
«  Le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit. »
 René Char






3 commentaires:

  1. Ta métaphore de l'oignon est souvent employée par les astronomes-physiciens pour décrire les différentes couches qui constituent la "chair" des astres, qu'ils soient des planètes comme la terre ou des étoiles comme le soleil, des "géantes rouges" ou des "naines brunes".

    Et comme pour "ton" savoir médical", si on voit qu'on progresse dans cette connaissance, on sait qu'on y découvrira toujours de nouvelles couches, complexités, explications, phénomènes...

    Oui, on sait bien qu'il y a un "plafond de verre". Et qu'il y en aura toujours un, tant la complexité du réel nous dépasse. Mais l'intérêt de la vie est de repousser (avec notre tête) ce couvercle-là, au dessus de nous. Et de le réhausser, régulièrement, découverte après découverte, à travers l'histoire de l'homme, toujours un petit cran au dessus...

    Amitiés

    JG

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  2. Le plafond de verre n’est qu’une constatation clinique à un temps t.
    Rien ne permet de dire qu’au temps t + je ne sais combien notre esprit humain ne sera pas capable de passer à travers pour le surplomber. A une condition, c’est que l’accumulation de nos atteintes aveugles à la fragile boule du vivant n’ait pas fait cesser toute existence.

    Connerie contre intelligence, c’est la seule vraie guerre.

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  3. " Connerie contre intelligence "
    Nouvelle médiatique du jour : disparition accélérée des oiseaux et des insectes volants de nos campagnes en Europe. Le torchon brule avec la famine imparable à court terme rendant surréaliste n'importe quelle médecine : on choisit quel camp ?

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