dimanche 19 mai 2019

Hominisation en question (LEM 1120)

                                   
                            
      La notion d’évolution des espèces  est largement admise depuis George Darwin (1). Le vivant est compris comme étant en constante évolution grâce à sa nécessité d’adaptation aux conditions de l’environnement. il en résulte une sélection se poursuivant au fil du temps. On sait que des espèces devenues incapables de s’adapter à leur biotope ont disparu. D’autres, comme la nôtre, sont en grave danger si nous continuons à vivre comme nous le faisons. La conscience de notre fragilité devant les atteintes que notre espèce porte à la planète elle-même, à sa dimension écologique si l’on veut, se développe de façon spectaculaire (2).

    L’évolution darwinienne, sans cesse perfectionnée, laisse pourtant une interrogation troublante. Comment une lignée de grands primates, sans disparaitre elle-même par inadaptation au milieu de vie (3), a pu donner le jour aux humains ? Les explications classiques, on s’en souvient, ont fait intervenir la bipédie, l’usage des outils ou du feu.
 Ce n’est pas faux. D’autres ont mis en avant la taille du cerveau. Pour fixer les idées, entre Toumaï ( homo tchadensis) vieux de 7 millions d’années et homosapiens actuel, le volume de la boite cranienne est passé de 350 centimètres cubes à 1300 cc (4). Qu’est ce qui différencie à l’observation directe, sans discussion possible, les hommes des animaux ? Le fait que leur cerveau, on y revient, dispose d’une capacité unique : un langage articulé. Les anatomistes ont bien repéré nos aires du langage verbal, dites de Wernicke et de Broca. Comment, comme au cinéma d’antan, a bien pu se faire le passage du verbalement «muet» simiesque, et plus largement animal, au «parlant» humain ?
Les découvertes des scientifiques accumulant les observations des traces du passé n’y changent rien. Nous ne savons pas penser le franchissement de cette étrange marche ontologique du langage non verbal au verbal, en rupture avec ce que nous savons de l’éthologie de nos cousins. Surgissement brutal d’une fonction cérébrale totalement nouvelle dans une lignée zoologique solidement adaptée à son environnement. Quelle surprise cette «hominisation» !
   Dans les années 1970, l’écrivain René Girard, revisitant les auteurs du 19ème siècle, a proposé ce qu’il a nommé une « anthropologie fondamentale » (5). Pour lui, la force motrice de ce phénomène est liée au comportement d’imitation entrainant une rivalité mimétique dont le seul remède a été la contruction du sacré. Théorie unitaire séduisante par sa simplicité, mais demeurant muette sur un point fondamental. Pourquoi des préhumains si bien dotés de capacités d’imitation auraient-ils dû sortir de leur organisation groupale si efficace de dominants/dominés ?

  Cela peut agacer les amoureux de certitudes de toujours parler de questions, mais impossible de faire autrement ici, tant le flou règne. Notre tradition sur notre origine, transmise de sa source écrite hébraïque par le christianisme (6), n’est pas à négliger. Une intrusion dans l’avant «Big Bang» que nous interdit la pensée scientifique. Il y a bien un mystère de notre tête parlante, incompréhensible résultat selon le dogme de l’évolution des espèces. Pourtant, des siècles aparavant, Don Quichotte, le héros de Cervantès (7), avec son épisode de la tête parlante cherche à nous souffler quelque chose.

 Comment ne pas évoquer le mouvement actuel dit «des gilets jaunes» dont les images numériques  polymorphes ne sont pas sans ressembler à une crise sacrificielle girardienne ? Sauf que de ce brassage, se voulant sans chef, du chacun pour chacun ( « on ne lâche rien »), la «crise sacrificielle»  ne nait aucune unanimité aboutissant, après une bagarre générale,  à un tous contre un ( le président Macron). Son élimination comme un bouc émissaire dont le sacrifice (8) serait la pierre fondatrice d’une nouvelle société meilleure et moins injuste. Ça ne fonctionne donc pas ou plus ainsi, la dimension sacrée ne se fabrique pas toute seule de nos jours. Au grand dam des manipulateurs des foules.

 Impossible de suspendre ces quelques lignes sans évoquer la question de l’évolutivité du processus d’hominisation. Est-il ( encore bien mal) achevé ? Est-il sous la dépendance de facteurs biologiques sur lesquels nous ne pouvons rien ? Avons-nous - avec les ressources de notre cerveau - un pouvoir, ou même un devoir sous peine de disparition rapide, de tenter d’y apporter notre contribution personnelle ? Ceci n‘est pas de la philosophie, mais bien du sauve-qui-peut on ne peut plus terre à terre.

    François-Marie Michaut
 , 20 mai 2019

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Notes:

(1)Philippe Testard-Vaillant, Charles Darwin : de l’origine d’une théorie ( CNRS le journal ) https://lejournal.cnrs.fr/articles/charles-darwin-de-lorigine-dune-theorie


(2) Les manifestations sans frontières des adolescents défilant dans les rues en sont un marqueur.


(3) Les chimpanzés, bonobos, orang-outans et gorilles,  pas encore disparus de la Terre. 

 

(4) Troublante constatation, notre cousin Néanderthal (300 000 ans d’âge) aurait eu un volume cranien record de 1800 cc.


(5) René Girard : Des choses cachées depuis le fondation du monde, Grasset 1978.

(6) Genèse commence ainsi : « Au début était le Verbe, le verbe était auprès de Dieu, le Verbe était Dieu» selon la traduction française actuelle. Le verbe, c’est la parole, le langage articulé.

(7) Pour ceux qui veulent aller au delà de la lecture au premier degré de Cervantés,  Dominique Aubier, « Don Quichotte, prophète d’Israël»

(8) Sacrifier signifie, Girard le souligne : rendre sacré.

       
           
Os court :
«  La violence commence où la parole s’arrête. » 
 Marek Halter
  


Lettre d'Expression médicale 1120

Sur Expression Médicale LEM n° 1120


20 mai  2019  

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Vous avez raison : la théorie de l'évolution n'explique pas le phénomène d'apparition d'une fonction cérébrale dotée de la parole dans une seule espèce animale, a priori pas douée du tout pour échapper aux prédateurs. La suite de l'histoire a fait de nous les plus adaptables et destructrices de toutes les espèces. Une mécanique évolutive capable de prévoir l'avenir ? La ficelle est trop grosse.

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