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Enfoncez-vous bien ça dans la tête

 (LEM 1086)


              Enfoncez-vous bien ça dans la tête

                  

                                       François-Marie Michaut

              
      Le Coup d’Oeil d’Exmed du 14 septembre évoquait l’idée  simplement logique de se doter d’un cahier des charges pour assurer au mieux la formation des médecins de demain. Risque de dérapage vers de grands principes hors de toute réalité : souvenons-nous de la réforme des études médicales du professeur Robert Debré, ami personnel du général De Gaulle. Il fallait détrôner la médecine américaine triomphante en décrochant plus de prix Nobel qu’elle ! La bombe politique prestigieuse des CHU (1)  fait pschit sous nos yeux. À souligner que, depuis 1958, l’institution en situation de monopole, a généré un effet secondaire remarquable. Le développement exponentiel de toutes les spécialités, de plus en plus techniques et hyperspécialisées. Chacun, bien humainement, cherchant à occuper un créneau nouveau où il puisse exceller comme hyper-expert.
Balkanisation des savoirs hospitaliers  les plus spectaculaires ; le public adore les miracles de la médecine et écoute volontiers  les sirènes de la pensée transhumaniste (2). Le prix de ce mouvement  confondu avec les progrès de la médecine est celui de la disparition de la médecine générale comme discipline digne d’intérêt, malgré les efforts de quelques courageux et rares résistants que je salue. Comment alors s’étonner que les rangs des médecins de famille exerçant en cabinet privé (3) fondent comme neige au soleil ?

      La situation de la médecine générale en France, pourtant plébiscitée comme aucune autre profession par le public (4), est-elle désespérée ? Ce n’est pas certain. À une condition. Comprendre ce qui constitue l’âme de la fonction du médecin indépendant.
Cela a été rigoureusement étudié en Grande-Bretagne, et formulé en 1957 par le psychiatre Michael Balint (5) dans une formule lumineuse.  Exercer la médecine de famille, c’est construire et entretenir avec chacun de ses patients une société d’investissement mutuel. On est là dans une dynamique qui n’a rien à voir avec l’actuel millefeuille de petits morceaux de spécialités dont on espère qu’un miracle se produira dans la tête du jeune praticien pour que cela produise en clientèle des soins de qualité ! Apprendre avec des gens qui le vivent eux-mêmes ce qu’est cette «  société d’investissement mutuel» ( SIM pour les gens pressés ?) , quelles en sont les exigences, les joies, les peines et les limites pour les sociétaires, de quelque côté du bureau de consultation se situent-ils et se confrontent-t-ils sans limitation dans la durée. C’est bien autre chose au niveau du sens que du dressage de super-techniciens pour dépanner des machines humaines passives en panne. Ce n’est soumis à aucun schéma économique, à aucune contrainte matérielle ou organisationnelle. Oui, il y a bien une ligne de fracture entre la conception de Debré et celle de Balint. La dynamique purement hospitalocentrée est à bout de souffle, et ce n’est la faute de personne. L’énergie portée par Balint faisant intervenir comme déterminantes des valeurs non matérielles a été négligée. Le désarroi profond vécu par nos professions comme par nos patients (6) nous contraint à le prendre, enfin, au sérieux.
  Ne pas en tenir compte est condamner un peu plus notre société à une  redoutable deshumanisation.

   Le match Debré-Balint peut conduire à un KO, mais sûrement pas à un chaos. Alors on ouvre les paris ? Oui, les paris sur notre intelligence nationale, un pari pour que vivent les Sociétés d’investissement mutuel, un pari que nous comprenions que la technoscience (7) n’est pas une philosophie ultime mais un simple et admirable outil qui doit rester à sa place. Toute sa place, rien que sa place.



Correction :
Dans la première rédaction de ce texte, j'ai fait une erreur sur la citation de Balint. Il ne s'agit pas de société mais de " compagnie d'investissement mutuel". Un compagnon, c'est plus chaleureux qu'un sociétaire. Puisse Balint ne pas se retourner dans sa tombe. 

______________________________
 Notes :

(1) CHU, Centres hospitaliers universitaires avec un corps de médecins fonctionnaires d’État   à plein temps et à vie assurant la triple mission de l’enseignement, des soins et de la recherche.

(2) Transhumanisme : https://iatranshumanisme.com/transhumanisme/                       « Le transhumanisme peut se définir comme étant une façon de penser qui préconise l’utilisation des sciences et de la technologie afin d’améliorer les caractéristiques physiques et mentales des humains. Cette façon de penser est basée sur la conviction que les humains sont actuellement dans leur phase intermédiaire de développement.» Quel crédit la démarche scientifique accorde à une simple conviction ? Aucun.

 

(3) Tout comme ceux des spécialistes extra hospitaliers d’exercice comparable.

 

(4)  88% des Français selon le sondage  Le Parisien du 14 mars 2015.


(5) Michael Balint :  Le médecin, son malade et la maladie, Payot 1966, p. 265-267.

 (6) Max Dorra, Angoisse, le double secret, 2017, Max Millo éditeur. L’Os court   ci-dessous est extrait de la page 39.
    

(7) Odile Marcel, Technoscience et thérapie : la médecine et l’imaginaire social,  http://www.exmed.org/exmed/odmar.html




 
Os Court : 
  «  Ce qui épuise, bien d’avantage que toute maladie, c’est la désespérance. »
                           Max Dorra (6)

Lettre d'Expression médicale

LEM n° 1086    
http://www.exmed.org/archives18/circu1086.html

         24 septembre 2018


Commentaires

Dominique R. a dit…
Vous avez dit « valeurs »…

Actuellement je suis dans la dernière ligne droite de la rédaction de mon mémoire et de la préparation de la soutenance de mon diplôme de « Coordonnateur de projet ».

J’ai appris dans la méthodologie qu’un projet prend racine sur des « valeurs » ...

« La maladie de la valeur»
 (Exmed)

…. Ensuite, il faut rédiger un cahier des charges comme vous l’avez évoqué…

se doter d’un cahier des charges pour assurer


Vous avez aussi écris «
construire et entretenir avec chacun de ses patients une société d’investissement mutuel. »


Dans notre jargon de coordonateur cela s’appelle de la « co-construction »…

Et pour finir, est-ce que l’évaluation (point clé dans toute démarche de projet) du système de santé n’est que purement quantitative - dépense/recette/rentabilité/un patient qui décède en gériatrie peut-il être rentable ? Ou bien avons-nous encore l’intelligence du coeur pour aborder une évaluation sur le plan qualitatif ?… la France est-ette encore Terre d’humanisme ?

Bonne soirée cher ami.

Comme d’habitude l’os-court est tout à fait adapté !

Dominique. R

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