La question en question - LEM 1018

Lettre d'Expression médicale
LEM n° 1018 
   http://www.exmed.org/archives17/circu1018.html
    6 juin 2017

                           
              

   La question
   en question

                                  
               

                             
Docteur  François-Marie Michaut
  
                      
    À consommer avec modération, comme répètent, tels des perroquets, les bons apôtres de l’hygiènisme dominant. Ils parlent d’alcool, en chargeant cette molécule aussi vieille que le vivant de tous les maux de la société.
Qui se souvient encore de la méthode socratique ? Celle d’un enseignement sans livres ni salle de cours, avec comme seul objectif la maïeutique. Plus simplement l’accouchement des esprits pour cesser d’être enfermés dans des certitudes toutes faites.

   Une seule méthode pour y parvenir. Non pas l’énoncé magistral d’une vérité déjà bien figée et solidement démontrée, mais le questionnement. Socrate ne procédait qu’au moyen de questions qu’il posait à ses disciples. Dont le fameux Platon, qui, lui, écrivait des livres demeurés célèbres deux millénaires et demi plus tard ! Questionner jusqu’à ce que les réponses finissent par se contredire elles-mêmes pour obliger à penser autrement.

   La notion de question, en médecine, a été bien dévaluée au siècle dernier. Par commodité de correction et souci (louable) d’objectivité, les examens se sont de plus en plus déroulés sous forme de questions. Jadis, ceux des fonctions hospitalières, externat, internat, clinicat, médicat des hôpitaux, puis agrégation. La manie questionnante a percuté l’antique mécanographie (1) pour donner naissance, dans les années 1960, aux questions à choix multiple, les fameuses QCM. Mode des questionnaires standardisés, sorte de check-listes des dossiers médicaux, enfermant l’observation du vivant et du pathologique dans des cases toutes faites. Toutes ces questions sont établies d’avance, comme si elles avaient la vertu magique de balayer toutes les possibilités d’observer et de penser des médecins. Le praticien est ainsi rétréci à l    a fonction de collecteur et de rapporteur fidèle des renseignements jugés comme l’expression de la réalité d’une situation pathologique. N’y a-t-il pas là une dictature intellectuelle implicite exercée par ceux qui sont censés être les dépositaires du savoir médical ?

Y-a-t-il encore une place dans l’enseignement et la clinique pour les questions que se posent les étudiants, les patients, comme les collègues ? Elle demeure anecdotique, dans le meilleur des cas. La compliance la plus fidèle aux croyances du moment demeure le seul moyen de faire partie de la catégorie des meilleurs élèves.
Toute invention, en médecine comme dans tous les domaines, n’est-elle pas liée à  ce qu’un esprit ne juge pas conforme à la réalité ce que nous pensions auparavant être la réalité ?

   Apporter des réponses est toujours une tentative de mettre un point final à un questionnement. « Ce que vous devez penser de cet évènement » osent dire sans rougir certains journalistes. Poser une question, aussi bête puisse-t-elle être stupidement qualifiée par son destinataire, est la seule façon d’ouvrir vers de nouveaux horizons sa pensée personnelle.
Fermeture rassurante autour des acquis du temps passé, ou ouverture stimulante et risquée vers un futur toujours en construction ?
Telle est la question, on ne peut plus pratique et d’actualité, que pose notre capacité cérébrale remarquable de... ne jamais cesser de nous interroger.




Note de l’auteur :
(1) Il s’agit de l’ancêtre de l’informatique qui utilisait des fiches de carton perforées par des opératrices mécanographes. Calculatrice mécanique sommaire pour des fichiers au moyen d’aiguilles, supprimant le travail de correction pour les enseignants avec des questions fermées. Avant que dame informatique n’impose sa supériorité.



 

Os Court :

 « La réponse est oui, mais quelle était la question ?» 

 Woody Allen

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