Hasard, tais-toi... LEM 994

Lettre d'Expression médicale

LEM n° 994 
http://www.exmed.org/archives16/circu994.html
    19 décembre 2016

                           
               

                              Hasard, tais-toi

                                      Docteur François-Marie Michaut

  

 « Si par hasard su’le Pont des Arts...» nous chantonne encore Brassens, avec sa façon de gentiment dire à Louison de prendre garde à son jupon. Fils du hasard ou de la nécessité, cela dépend des cultures du moment, nous avons bien du mal à comprendre comment marchent les choses, et selon quels ressorts fonctionnent les curieux animaux que nous sommes.
Le désaccord est profond entre les apôtres du déterminisme soutenus à la fois par les fondamentalismes religieux - y compris dans leurs versions athées du matérialisme scientifique dominant l’Occident et les quelques rares esprits qui ne peuvent pas envisager que l’univers en évolution n’ait aucun sens.

Il parait que notre mot hasard aurait, comme pas mal d’autres, tel que celui de chimie, une parenté avec la langue arabe. Le jeu de dé, pour être précis. L’image est parlante : comme sur un coup de dé, tel ou tel évènement se produit. Ou non. Incertitude dans ce qui va se jouer, voilà qui ne convient guère aux esprits férus de rigueur scientifique. L’esprit normand n’est pas notre tasse de thé, et ceux que nous soignons nous mettent en demeure de leur parler avec précision de leur maladie à eux.

À notre corps défendant, devant la complexité extrême de tout ce qui touche le vivant et devant les limites de nos connaissances nous sommes obligés de transiger sans cesse pour avoir une image utilisable de la réalité. Rien ne peut sembler plus objectif que la prise de la pression artérielle. Un enregistrement continu permet de constater que les chiffres varient en permanences et sont influencés par de multiples facteurs, dont la personne même des soignants. Un résultat ne peut être que la moyenne de plusieurs prises. Les résultats des examens biologiques du sang sont, quant à eux, interprétés selon une méthode statistique. Toute grandeur biologique, même quand elle est normale, est exprimée selon une courbe en cloche. C’est donc le seul calcul de probabilité, ne retenant que les cas les plus fréquents, qui permet de dire où est le pathologique et où se trouve le normal.
Si nous examinons la génétique et l’épidémiologie, «la chance» d’avoir ou pas ceci ou cela, que cela survienne plus ou moins tôt, nous utilisons en permanence la notion de hasard. En fait, même si elle n’en porte pas le titre officiel, c’est notre divinité moderne. Comme pour d’autres, tout dépend de la volonté divine du Créateur. Rien à voir, circulez !

  Bon, soyons francs, cet alibi intellectuel si commode a su se rendre quasi indispensable dans beaucoup de domaines technoscientifiques. Merci à ceux qui ont eu le talent d’en tirer de tels profits. Mais n’oublions pas qu’il n’est que la signature stylisée habile de notre ignorance du moment. Comme toute connaissance, les médecins confrontés à leurs limites le vivent chaque jour, il est indispensable de la mettre sans ménagement en question pour comprendre un peu mieux ce qui nous échappe encore si largement.

Alors, oui, au risque de faire grogner des esprits ancrés dans leurs certitudes religieuses ou philosophiques, il me semble de simple salubrité publique de crier au dieu Hasard : tais-toi. Nous avons encore plus d’un tour dans notre sac.
Quand l’étendard de la scientificité des essais de médicament porte la devise du double aveugle, il n’est pas illégitime de se demander si nous ne souffrons pas  aussi d’une cécité bilatérale fondamentale bien plus grave.
 Sur demande, je peux faire parvenir aux lecteurs intéressés une piste solidement argumentée pour aller beaucoup plus loin dans cette réflexion.


Os Court :

 «    Partout où le hasard semble jouer à la surface, il est toujours sous l’emprise de lois internes cachées, et il ne s’agit que de les découvrir.»
 Friedrich Engels

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