L'homme qui voyait ... LEM 990


Lettre d'Expression médicale
 LEM n° 990

    21 novembre 2016

                          


                             L’homme qui voyait ...
                      

                               Docteur François-Marie Michaut
  
                   

 Dans les années 1980, quand, au cours de réunions de l’UNAFORMEC (1) nous demandions à des médecins généralistes quel était le domaine pour lequel ils ressentaient le plus grand besoin de formation continue, un thème précédait tous les autres. Celui des aspects psychologiques, ou plus largement relationnels, de la pratique médicale. Ce manque ressenti de compétence a-t-il été totalement comblé depuis ? Il est permis d’en douter. Comment ne pas rêver d’avoir les moyens, pour soigner au mieux quelqu’un, d’accéder à son mode personnel de fonctionnement mental ? Voilà à quoi m’a fait penser le titre du dernier livre d’Éric-Emmanuel Schmitt : L’homme qui lisait à travers les visages (2).
Oui, c’est un roman, genre en apparence aux antipodes d’un ouvrage scientifique « sérieux »  digne de figurer en bonne place dans une bibliothèque de médecin « sérieux».  Ne vous y fiez pas.
L’auteur de 56 ans, dont le père ancien champion de lutte fut kinésithérapeute, est de formation strictement littéraire,  ancien élève de Normale Sup et professeur agrégé de Philosophie pour être précis.

   Alors, pourquoi donc parler de lui sur un site traitant de médecine ? Tout simplement parce qu’il aborde au travers d’une fiction habile un sujet qui ne peut pas laisser un soignant indifférent. Celui de la violence et de son rapport profond avec le sacré (2), en particulier dans les trois religions des descendants d’Abraham.  Mais le propos, dans son inspiration métaphysique au sens premier du terme, dépasse largement le cadre des institutions et traditions religieuse.
Tout commence par un attentat suicide à la bombe à Charleroi. Et, dans un style et avec un rythme  qui m’évoquent ceux d’une bande dessinée, une riche histoire se déroule. Là se passe une chose extraordinaire, le personnage principal socialement décalé perçoit une réalité qui demeure étrangère aux autres.
Nouvel écho en moi : celui de la présentation ici même d’un livre sur l’observation scientifique des états modifiés de conscience (EMC) non ordinaires en Suisse  (3). La fiction littéraire, toute nourrie d’une érudition solide jamais étalée et toujours audacieuse venant rencontrer des pionniers des lisières encore négligées de la connaissance scientifique, la coïncidence est tellement forte qu’elle ne peut pas être le fruit du hasard.

   Voici donc, au delà de la qualité évidente d’une écriture lumineuse et stimulante d’écrivain de grand talent, pourquoi ce livre est important à mes yeux. Sans souci de démontrer quoi que ce soit comme le fait la science, il ose ouvrir des fenêtres sur des réalités que ne peut pas, ni ne veut, prendre en compte le déterminisme matérialiste dominant notre culture occidentale. Une possibilité d’échapper au « Parc de la pensée» où nous sommes enfermés décrit par le physicien fondamentaliste Philippe Guillemant (3), ça ne court pas les rues. Une façon totalement inédite de percevoir la réalité dépassant en les englobant les apports de toutes nos connaissances qu’elles soient scientifiques ou non, tel est la perspective qui est en train de se développer. Cerise sur le gâteau:  elle ne vient ni des USA, ni d’Allemagne, ni d’Angleterre ni du Japon mais bien de cerveaux « made in France ».
Il va donc falloir à nos médias professionnels, et à nos élites patentées,  un bon moment pour comprendre cette  phase en expansion de l’évolution des esprits.

  Notes:

(1) Union nationale des associations de formation médicale continue. Site de l'UNAFORMEC


(2) Albin Michel 2016, 420 p, 22 euros    

                        
(3) D’une façon qui n’a rien à voir avec la théorie mimétique défendue par l’anthropologue  René Girard dans « La violence et le sacré» Grasset (1972)

(4) Michaut F-M LEM 986 du 24 octobre 2016 Approche scientifique de la conscience

(5) Michaut F-M LEM 961 - Lettre ouverte à Philippe Guillemant


Os Court :

 «   Qui écrit quand j’écris ? »
 Éric-Emmanuel Schmitt

    
    

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