Il n’est de médecins que de terroir
 LEM 988


Lettre d'Expression médicale
LEM n° 988

    7 novembre 2016

                          

                                          Il n’est de médecins que de terroir
                     
                                           Docteur François-Marie Michaut

   
                    


   L’apprentissage des médecins se fait pendant de longues années selon un modèle unique, maintenant largement mondialisé : celui de la médecine hospitalière. Il serait peu raisonnable de contester la nécessité de donner aux étudiants une connaissance aussi approfondie, et aussi complète que possible, de ce que peut et de ce que sait faire cette médecine des hôpitaux.
Il suffit d’observer devant sa télé à quel point, d’un bout à l’autre de la planète, du moins dans les pays riches, les locaux, les appareillages et mêmes les vêtements professionnels se sont uniformisés. L’imitation de ceux qui enseignent les autres est un  mécanisme d’apprentissage d’une grande banalité. Le mimétisme est  indispensable durant la période de formation à n’importe quel métier ou fonction. Impossible donc d’envisager de se passer de ce que les éthologistes nomment chez nos frères animaux l’imprégnation.

Apprendre longuement la médecine, en acquérir les gestes techniques et les salvateurs réflexes intellectuels n’est que le premier pas, absolument indispensable, pour devenir un médecin. Pour grossir le trait, au risque de caricaturer la réalité, la personne normalement constituée qui vient de décrocher son doctorat, même s’il est dit pour les praticiens « d’État», a la conscience aigüe et lucide de ne (presque) rien connaître  de son futur métier.
Commence alors, même si personne n’en parle ouvertement, une période angoissante. Comment est-ce que je vais devenir un vrai médecin dans la voie que je choisis, ou que je me laisse imposer par d’autres ? Le simple copier-coller à ma pratique solitaire de ce que j’ai engrangé au sein collectif cloisonné des hôpitaux est inadapté à ce que je veux faire. Car inadaptable, je suis en face de problématiques jusque là inconnues de moi. Un beau jour, parfois après des années de remplacements, il faut bien plonger et, comme on dit, visser sa plaque.
L’immersion est brutale. Il faut d’urgence s’adapter à un environnement où l’on est encore un étranger ignorant, et non un acteur reconnu.

   Les qualités de résilience de chacun, ce dont nos chers enseignants hyperspécialisés ne se sont absolument pas souciés, deviennent un atout maître. Les relations humaines, jusque là filtrées par les routines et machineries hospitalières, nous reviennent en pleine poire sans aucun filtre. Chacun, faute de toute directive possible pour son cas particulier unique, doit se débrouiller. Bien ou mal, selon ce qu’il est comme bonhomme. Rien à voir donc avec les connaissances longuement acquises, cela se situe sur un autre terrain. Ce terrain humain, c’est ce que je baptise le terroir. Rien à voir avec la ruralité verte ou les plaisirs de la table, c’est le réseau de l’ensemble des relations entre les êtres humains dont je suis amené à faire partie quand je deviens médecin.

    L’apprentissage du terroir, même si l’on a ses racines dans la même région géographique, est une rude expérience. Elle est même tellement exigeante, selon une expérience personnelle très ancienne, qu’elle vous contraint à une gymnastique difficile. Celle d’un déconditionnement, presque d’un rejet volontaire, d’une partie non négligeable de ce qui a été engrangé au cours de la formation hospitalière. Choisir de ne pas se soumettre à l’autorité de ceux qui prétendent savoir mieux que vous en est la résultante. Vous savez ce fameux «individualisme » des médecins qui irrite tant les technocrates. La liaison fonctionnelle entre un médecin clinicien individuel (1) et ceux pour qui il exerce son métier est extrêmement forte. Pas toujours paisible, souvent épuisante. Mais au bout du compte passionnante, à moins que des tiers ne se mettent en tête d'y faire régner leur ordre technocratique à eux. Ce travail d’adaptation du soignant à la réalité de ses patients n’est jamais achevé. C’est l’oeuvre de toute une vie. Il n’est pas incongru de comparer son médecin personnel à un bon vin. Du moins tant qu’il n’a pas été stérilisé de gré ou de force par des intrusions venant de l’extérieur. Interrogez vos médecins, écoutez-les parler. Vous serez édifiés et vous comprendrez enfin pourquoi et comment s’établissent et prospèrent inexorablement ce qu’on appelle les déserts médicaux. À vous de juger, en votre âme et conscience, et d’agir en conséquence, s’il est acceptable pour la population toute entière que ceux qui les soignent soient aussi stupidement maltraités par des gens qui, ce qu’ils ignorent complétement, ne savent rien de leur réalité quotidienne personnelle (2). Cette impossibilité de prendre en compte, cela va de soi, concerne aussi bien la réalité de chaque patient que la réalité de chaque médecin .

                   



Notes de l'auteur :
 (1) J’entends par là qui ne dépend pas, en particulier financièrement, d’une autorité institutionnelle quelconque. Sinon, l’institution elle-même devient obligatoirement le «terroir» principal de tout médecin qu’elle emploie. Une oreille externe qui traine dans les discussions de couloir entre blouses ou cols blancs en apporte la preuve.


(2) En 1997, j’ai été amené à rencontrer monsieur Jean-Marie Spaeth, directeur de la Caisse nationale d’assurance maladie lien : http://www.exmed.org/arlem/arl971.html . 
Je le vois encore lever les bras au ciel quand j’ai tenté de lui faire comprendre la complexité de notre réalité : « Mais alors, comment voulez-vous qu’on fasse avec une profession qui n’est pas une profession ? ».

 

 Os Court :
 «  La paix est si belle et si illustre qu’elle a le ciel pour terroir. »

       
  Francisco De Quevedo (1580-1645)






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