À la racine des radicalisations 
 LEM 984

Lettre d'Expression médicale
LEM n° 984 sur Exmed :http://www.exmed.org/archives16/circu984.html
   10 octobre 2016

                            

                       À la racine des radicalisations 
                     
                             Docteur François-Marie Michaut

    L’auscultation des mots n’est pas un exercice oiseux. Cela d’autant plus s’ils sont mis à toutes les sauces des événements qui nous frappent. Ainsi en est-il de la radicalisation de nos jeunes gens qui s’engagent dans les actions de l’État Islamique en Syrie, chez nous ou ailleurs.
Dire de quelque chose que c’est radical, infiniment plus qu’en suggérer la violence, c’est mentionner que cela a un rapport direct avec une racine. Nos malfamés radicaux libres sont des atomes ou des molécules instables parce qu’ils ont perdu un électron qu’ils cherchent à récupérer à tout prix par l’oxydation de certaines de nos précieuses cellules. Pas très rassurant, ce truc là.

    Une idée toute faite circule, selon laquelle les recrues étrangères de Daech sont composées d’adolescents au faible niveau d’instruction. Une étude menée par la Banque mondiale (1) dans les rangs des djihadistes en Syrie montre qu’il n’en est rien. Les recrues étrangères seraient « significativement plus éduquées que leurs compatriotes ». Il faut probablement comprendre ici comme éducation le niveau scolaire. La manipulation facile des esprits les plus malléables parce que les plus ignorants nous rassurerait bien. Mais elle se révèle fausse, et conduit à un constat implacable. L’enseignement tel que nous le subissons dans nos écoles n’a rien à voir avec l’éducation (2). Éduquer, c’est, le mot le dit, conduire hors de quelque chose. Instruire, c’est soumettre des élèves au savoir bien codifié des instructeurs. Tout comme le mode d’emploi d’une mécanique impose ses instructions. D’un côté une attitude active : aider le sujet à se sortir de lui-même pour grandir, et de l’autre une volonté de normalisation faisant avant tout appel à la soumission la plus parfaite au savoir reconnu.

  Dans ces conditions, parler de procédés de déradicalisation mérite une mise en question. De quelle radicalisation parlons-nous ? Comment des jeunes gens socialement insérés, au mode de vie strictement comparable à celui de leurs petits camarades  d’école, peuvent-ils être à la recherche de racines ? Tout simplement par ce qu’ils ont le sentiment, justifié ou non, peu importe, qu’ils n’en ont pas. Ils ne se sentent le fruit d’aucun terreau, ils n’ont pas la moindre idée de la place qu’ils pourront occuper dans la société des années à venir. Consommateurs ? Oui, mais pour ça, faut de l’argent. Et comme le chômage semble être ici une fatalité, c’est le grand vide. No future. Alors, quand de beaux parleurs, au physique de séries télévisées, leur affirment qu’il y a autre chose que le matériel comme raison de vivre, que la croyance religieuse - dont ils se disent les porte-voix autorisés - est la seule issue possible, l’adhésion aveugle devient possible et tentante. Des racines, leurs racines personnelles, celles qui leur manquaient tant, leur viennent naturellement.
Dans ce cas, attention. Si l’on veut prévenir la radicalisation, il faut non seulement en comprendre le mécanisme - qui n’a rien de diabolique, contrairement à ce qui se dit par paresse d’esprit - mais il est nécessaire d’être capable de bien autre chose. Avoir le courage d’affirmer ses propres valeurs.  Au risque, finalement bien bénin, de se faire étriller par les critiques de service. Encore faut-il les connaitre ces valeurs, nos valeurs, et ne pas les confondre avec les slogans usés jusqu’à la corde de la démocratie, des droits de l’homme, des valeurs républicaines etc... Non, c’est des valeurs de l’esprit qu’il s’agit, de tout ce qui est non matériel dans notre civilisation et en chacun d’entre nous. En un mot qui fait peur, c’est notre propre spiritualité ( religieuse ou pas) au delà de notre matérialisme qui doit être posée fermement face au regard critique de nos jeunes. Qu’au moins, ils aient la possibilité de faire un choix éclairé  entre deux façons de choisir un avenir pour eux-mêmes et pour leurs descendants. Pour le moment, ils ne peuvent guère comprendre qu’une chose qui n’est pas exacte. Pour eux la guerre - celle que nos gouvernants ont bien légèrement décrétée - est ouverte entre le matérialisme omniprésent et sans issue des vieux et l’adhésion à l’aventure de la construction d’une humanité soumise à la seule puissance supérieure créatrice qui existe. Un scénario en noir et blanc, comme dans un jeu video. La vraie vie nous imposera toutes ses nuances de gris et tous ses coups de théâtre.

Notes :
(1) Source : Le Monde du 6 octobre 2016. Que vient donc faire cet organisme financier international dans ce type de recherche ?
(2) Nommer un ministère de l’éducation nationale est un abus de langage source de toutes les confusions. La seule dénomination rigoureuse demeure celle, ancienne, d’ instruction publique.


 

 Os Court :

 «  Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense ! »

         Jean Racine




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